dimanche 15 mars 2009

Vous lisez la tête en bas, désolé. Roman suite.

CINQ

Hip était troublé par l’histoire du fils de madame Delange. Comment pouvait-on partir un jour pour ne jamais revenir ? Si elle n’avait plus de nouvelle de lui depuis trente ans, cela pouvait aussi signifier qu’il était mort, sans qu’elle le sache. Ou bien vivait-il au bout du monde, amnésique, loin de son passé ? La police ne faisait-elle pas des enquêtes pour retrouver les personnes disparues ? Et avait-on le droit d’abandonner une vieille mère ? Un père pouvait-il chasser son fils de la maison pour une bête histoire de vol dans un tiroir caisse ? A toutes ces questions, le garçon ne possédait pas de réponse.
La musique de ses pas se fondait dans le brouhaha du centre ville.

Ses parents n’étaient pas là. C’était la Générale de Tosca ce soir. Sa mère avait toutefois pensé à remplir le mini frigo de la chambre. Malgré ses absences répétées, Delphine tenait à incarner la mère parfaite. Pour Hip, c’était chaque fois un grand bonheur de composer son menu plateau repas/chaine câblée. Depuis tout petit, il avait appris à attendre ses parents le soir. C’était même quelque chose de très habituel. Il n’avait jamais eu peur seul à l’hôtel. Il savait qu’en cas de souci, il pouvait descendre à la réception.
Le problème des chaines hotelières, c’était la déco impersonnelle des chambres. Hip aurait aimé accrocher des posters ci et là, des photos. Il aurait aimé s’asseoir sur un vieux coffre à jouets, ouvrir des tiroirs remplis de choses inutiles, mettre la main sur d’anciens tee-shirts enfouis au fond d’un placard. Ses seuls meubles étaient une valise et un sac. Le strict nécessaire, kit de voyage ad hoc qui, compilé avec celui de ses parents, devait impérativement tenir dans le coffre d’un taxi normal, c'est-à-dire une voiture, et non pas une camionnette.


La télé peinait à accaparer son attention. Hip pensait à ce texte de fiction qu’il devait écrire comme à un rendez-vous chez le dentiste. Il aurait voulu l’oublier, le repousser très loin, mais il se sentait enchaîné à ce devoir. Il se rendit compte qu’il n’avait pas cessé de ruminer cette question et que quelque chose lui pesait. Il avait lu assez de livres pour savoir qu’il était loin d’être insensible à la littérature, bien au contraire. Passé l’instant où il avait été séduit par le projet, il s’était rendu compte que c’était très difficile. Dans sa tête, bien sûr, il avait déjà écrit un tas de livres inachevés, des histoires qui se répondaient. Mais souvent, à la place des mots, il entendait une musique, et c’est alors vers cette dernière qu’il allait, non par facilité, mais parce qu’il avait appris le solfège et qu’il était capable de retranscrire ses émotions, d’écrire plusieurs voix superposées simplement parce que l’harmonie lui procurait du plaisir, un peu comme lorsque le chocolat entrait en contact avec ses papilles. Hip avait déjà rempli des tas de carnets de portées. Sa musique intime. Mais avec le Français, la langue écrite, c’était une autre histoire.
Certains tenaient un journal intime. Le garçon les enviait pour cette faculté d’exprimer des sentiments secrets. Devant une carte postale, il avait du mal à trouver les mots. Des mots justes, exprimant au plus juste ses sentiments. Mais sa pensée parvenait rarement à s’imprimer dans une phrase. Même si sa tête bouillonnait.
Il avait envie. Envie d’essayer. Ce n’était peut-être pas plus difficile que d’apprendre à monter sur un vélo. Il se disait aussi qu’un musicien devait savoir jouer des notes comme des mots, des points comme des silences, et que tout finirait un jour par se rejoindre.

Quelques minutes avant de faire son entrée sur scène, sa mère l’avait appelé pour lui demander si tout se passait bien. En réalité, Hip était en train de regarder la télé et il avait aussitôt baissé le son. Delphine lui avait demandé s’il avait pensé à manger. Il entendait au loin l’orchestre qui s’accordait dans la fosse, signe que le spectacle allait débuter. Elle lui avait dit qu’elle l’aimait et lui avait passé son père. Et Nicolas lui avait répété la même chose mais sur un ton moins dramatique.
Hip les imagina sur scène dans le duo de l’acte 2. En fermant les yeux, il pouvait les entendre chanter, vocaliser, l’un en face de l’autre, dans un tête-à-tête passionné.

Avec une règle, le garçon traça cinq lignes horizontales sur sa feuille de Français et accrocha une série de notes sur la portée musicale. Une mélodie tourbillonnait dans sa tête. Une musique chromatique que Hip transcrivit, suivant les méandres de son imagination sonore. C’était son père qui lui avait enseigné le solfège et la composition. Pourrait-il écrire une musique à la place d’un texte ? se demanda-t-il. La prof serait-elle capable de comprendre ? Il en doutait.
Il essaya d’imaginer une histoire, comme dans les livres, comme dans les films, une vraie histoire quoi, avec comme dirait la prof, un début, un milieu, et une fin. 1, 2, 3 !
Il chercha des images, une situation, en se plaçant lui-même dans le rôle principal, au centre de l’intrigue. Hip chassa une vague vision de chevalier de l’espace armé d’un laser. Puis il trouva ce profil d’homme en fuite, persécuté de toutes parts, obligé de se cacher pour échapper à ses poursuivants. Hippolyte en cavale, c’était un bon début, cela pourrait avoir lieu dans une époque indéfinie, intemporelle, au milieu de tout et de nulle part. Une sorte de monde hostile, militarisé, où les lois de la démocratie seraient bafouées, et où les libres-penseurs et artistes seraient brimés. Le garçon visualisa un vaste immeuble laissé à l’abandon, comme celui où habitait Marguerite Delange, à l’intérieur duquel il se cacherait tout en continuant d’exercer son art, la peinture. Oui, c’était cela. Le personnage serait peintre, sculpteur, contraint de fuir le régime en place et surtout la personnalité irascible d’un chef de milice friand d’arrestations injustes. Une sorte de tortionnaire, que Hip surnomma aussitôt Scorpion. Scorpion, c’était excellent. Le garçon sentit une boule bienfaisante rouler à l’intérieur de son estomac, comme lorsqu’il parvenait à composer une belle mélodie. Il aimait ces moments où la création dépassait le cadre strict de la conscience. L’élaboration d’un texte n’était peut-être pas si éloignée de la composition musicale. Pour l’heure, l’histoire du peintre Hippolyte pourchassé par Scorpion n’existait que dans sa tête. La façon dont il s’y prendrait pour la raconter demeurait encore inconnue. Il fallait surtout trouver la première phrase…

Hip retourna à sa feuille blanche mais le stylo sembla peser une tonne dans ses doigts. Il n’avait plus d’encre également. Piètre excuse. Hip chercha en vain des cartouches dans sa trousse puid alluma son ordinateur. Une page apparut, moins terne qu’une feuille de papier. Bloqué devant le premier mot à écrire, le garçon tenta de se replonger dans son histoire. Ca n’allait pas. Il lui manquait quelque chose. Hippolyte le peintre n’allait pas rester éternellement caché dans son atelier. Il fallait que, d’une façon ou d’une autre, quelque chose survienne pour faire avancer l’histoire. Oui, mais quoi ? Une bagarre avec Scorpion ? Le garçon songea qu’un combat risquait d’être difficile à écrire. Comment restituer avec les mots toute la tension et l’énergie d’une rixe ? Il essaya mentalement de composer la musique d’un match de boxe. « Un coup à droite, suivi d’une attaque avec le genoux. Scorpion tombe à terre. Hip se jette sur lui sans s’apercevoir que l’autre lui tend un piège. Le chef de la milice se relève d’un bond et le peintre, déséquilibré, voit son offensive réduite à néant… »
Le garçon soupira, c’était nul. Non, pas de bagarre. Il eut subitement une illumination. Cela manquait d’amour ! Quelque chose entre le héros et une jeune femme qui lui rendrait visite en cachette. Elle s’appellerait Sophia. Excellent prénom. Mais pourquoi Sophia ? se demanda-t-il. Bon, et ensuite ? Elle vient le voir, et que se passe-t-il après ? L’histoire tournait dans le vide. Il avait besoin maintenant d’un évènement fort pour relancer l’intrigue. La suite lui apparut alors comme une évidence : Scorpion finit par retrouver le peintre qui court à présent un véritable danger !
Pour être sûr de ne pas oublier, Hip rédigea une sorte de résumé de son début d’histoire. « Acte 1 : L’armée s’est emparée du pouvoir, et les arrestations se comptent chaque jour par dizaine. Le peintre Hippolyte, prisonnier politique en cavale, est recherché par Scorpion, chef de la milice. Il s’est réfugié dans un atelier de la butte Montmartre où il reçoit secrètement sa fiancée Sophia.
Mais un jour, Scorpion finit par lui mettre la main dessus… »

Lorsque Delphine entra dans la pièce, elle trouva son fils endormi sur le lit, tout habillé, avec son ordinateur qu’il tenait contre lui comme un doudou.










SIX

Il avait rêvé d’elle, si fort, qu’en se réveillant, il avait éprouvé une étrange sensation de manque. Il s’était endormi sur son texte et les personnages avaient basculé avec lui dans un autre monde. Ils avaient pris une dimension toute particulière. Ils s’étaient mis à vivre, à bouger, à parler. Dans un espace qui n’existait nulle part et qui vibrait encore d’intensité.
Sophia n’était plus à ses côtés, ni pour poser comme modèle, lui apporter de la nourriture, ou le serrer dans ses bras. La menace de Scorpion aussi s’était évaporée. Il ne restait rien et la réalité était pâle. Totalement vide. Hip était seulement prisonnier d’une pièce neutre, identique à des milliers de chambre de ce genre dans le monde, et son rêve lui laissait un arrière goût de vie.
La scène s’était brutalement interrompue au moment où Scorpion surgissait avec ses hommes dans son atelier, pour l’arrêter et l’arracher à Sophia... Sophia, dont il entendait encore les cris dans son dos, et encore maintenant, en se lavant les dents.
C’était la première fois qu’il faisait un rêve si intense, si troublant. Face au miroir, il observa sa bouille du matin, avec de la colle sous les paupières. Dans son texte devenu rêve, il portait un visage buriné par les nuits de cavale. Ses cheveux étaient plaqués en arrière, oui, parce qu’il avait quelque chose sur le crâne, cela donnait une véritable épaisseur au personnage.

Hip but son Tonimalt le nez collé à la vitre de la cuisine. Le jour n’était pas encore levé, et les passants ressemblaient à des lapins pourchassés par des phares de voiture. Seule une silhouette se tenait immobile sur le trottoir. Dans le brouillard matinal, Hip reconnut Sophia. Elle formait une petite tache devant l’hôtel. Le garçon retrouva l’atmosphère obscure de son rêve. C’était comme une prolongation. Sophia était venue l’attendre. Sophia avait peut-être fait le même rêve que lui, elle était en train d’écrire la même histoire. Elle voulait encore reconduire ce moment, lui faire franchir le seuil du réel. Son regard était focalisé sur les portes du Grand Palace qui s’ouvraient électroniquement, inondant le parvis de l’hôtel d’une lumière tonique. Le garçon tenta de lui adresser un signe, en vain. Il aurait fallu qu’elle lève la tête.
Hip s’habilla et, dans sa hâte, faillit oublier d’enfoncer son éternel bonnet tricoté sur le crâne. Il marqua un temps d’arrêt, troublé, car cela créait un contraste avec son allure de la nuit, où ses cheveux, robustes, étaient portés en catogan.
Sophia avait disparu lorsqu’il sortit devant l’hôtel. Il ne restait que le souvenir de sa silhouette emmitouflée. C’est mon bonnet, songea le garçon, elle n’aime pas mon bonnet. Elle a voulu me retrouver, mais en me voyant dans la réalité du matin, déçue, elle a changé d’avis. Une douleur tapissa les veines du garçon. Il n’avait rien avalé ce matin et il savait qu’une rude journée se préparait.
Durant la première heure, il eut du mal à réprimer ses bâillements. Il avait l’impression que sa mâchoire allait se décrocher. Par moment, il se tournait vers Sophia. Elle était encore plus belle que cette nuit. Une lumière intérieure baignait son visage. Et elle semblait étonnement passionnée par le discours abscons du prof de maths. Hip aurait donné cher pour plonger dans le contenu exact de ses pensées.
Le garçon ne voyait qu’elle dans la classe. Tout le reste n’existait pas. Tout était figé, comme un arrêt sur image. Le prof s’était arrêté de parler et, bouche ouverte, ouvrait des yeux étonnés. Enfin, la cloche sonna et Hip s’extirpa de sa gangue hypnotique. Au moment de passer la porte, l’enseignant l’arrêta :
- Hippolyte, tu dors la nuit ?
Le garçon se mit à rougir. Les mots s’embrouillèrent dans sa tête. Le prof reprit :
- Qu’est-ce qui se passe ? Tu as des problèmes personnels ?
- Non… c’est parce que, je… j’ai fait un rêve, répondit-il, écarlate, tout en disant intérieurement « mais qu’est-ce qui te prend de lui parler de ce rêve, tu es fou ? »
- Un cauchemar, tu veux dire ? riposta le prof.
Hip acquiesça aussitôt :
- Oui, c’est ça, monsieur, un cauchemar !
- Bon, ce soir, essaie de te coucher tôt, pour récupérer.
Alors qu’il franchissait le seuil de la classe, essayant de se frayer un passage dans le couloir, Hip entendit cette voix dans son dos, comme un chant venant de loin :
- Alors, tu l’as lu ? Tu as lu le livre de Primrose ?
Il se retourna et chercha en vain Sophia dans la masse d’élèves. Il soupira. A présent, la jeune fille se cachait pour lui parler. Bientôt, elle communiquerait avec lui uniquement par texto. Pour que personne ne sache. Je l’aime et elle me fait transpirer, se dit le garçon, c’est totalement absurde. Du coup il n’avait pas envie de lire ce livre. D’ailleurs, pourquoi lui avait-elle prêté ce bouquin sous prétexte qu’il ne l’avait pas encore lu ? Qu’est-ce que ça voulait dire exactement ? A quoi jouait-elle avec lui ? Hip connaissait malheureusement ce genre de fille : derrière une façade d’infirmière se cachait une nature perverse, manipulatrice. Son unique but était de le faire souffrir. Elle se débrouille pour que je tombe amoureux d’elle, et puis ensuite, elle fait comme si elle ne me connaissait pas. Parce que, si elle était sincère, aurait-elle eu besoin de me prêter le livre en cachette, à l’abri des regards ? Non.

***

En passant devant le Furet du Nord, il aperçut la mère de Sophia derrière son comptoir de livres. Elle lui adressa un signe et Hip lui répondit par un sourire. J’ai plus de succès avec la mère qu’avec la fille, songea-t-il. La vie n’est pas simple.
Il n’avait jamais tissé aucune amitié dans les classe. Après les cours, il était seul, c’était toujours le même scénario. Il ne restait pas assez longtemps. Un mois, deux mois, c’était trop peu pour construire des liens. Dans les écoles françaises qu’il avait fréquentées, à Amsterdam, Rome, Barcelone, ou Sydney, il avait vécu exactement la même situation. Plus il était seul, plus il rêvait.
C’était dans ces longs moments de solitude qu’il avait appris l’écriture musicale. La musique ne s’abîmait jamais. Elle était toujours là, dans sa tête, quel que fut l’endroit où le garçon se trouvait. Un accompagnement perpétuel qui le suivait partout, comme une grosse valise très légère.
C’était une solitude privilégiée, choisie, qui l’élevait. C’était autre chose que le triste isolement de madame Delange, guettant depuis des années le retour de son fils.

Hip acheta des fleurs en se disant que la vieille femme devait certainement les aimer. Il existait quelqu’un dans cette ville qui attendait sa visite. C’était le début de quelque chose, d’un ancrage. Hip se mit à marcher, non pas en flânant, mais en traçant une sorte de trajectoire, allant d’un point à un autre, avec son bouquet à la main. Il aurait aimé que ses parents soient là, parce qu’il était content soudain, rassuré d’avoir un but. Il leur parlerait de Mme Delange et de ce portefeuille trouvé dans la rue. De toute façon, ils le savaient, partout où il passait, Hippolyte rencontrait des situations peu banales. Comme s’il avait l’art de les attirer. Forcément, songeait le garçon, lorsqu’on passe son temps à observer, on finit toujours par dénicher quelque chose.

Ca y était, l’ascenseur ne fonctionnait plus. Deux planches clouées en croix devant le portillon en interdisaient l’accès. Le garçon s’engagea dans la cage d’escaliers et grimpa en direction du sixième. Cela sentait encore plus mauvais que la dernière fois. Une odeur indéfinissable, comme un relent de pourriture humide, de salpêtre, ou d’ordures, parfumait les murs de cette bâtisse de guingois.
Là haut, Hip suspendit son pas. Le chat crevé était maintenant couché sur le paillasson de la vieille femme. Le pire fut de voir madame Delange l’attraper par les pattes arrière et lui parler.
- Ah, tu es revenu ! Mais où est-ce que tu as passé la nuit, petit baroudeur ?
- Mais il est mort, dit le garçon, d’une voix sourde.
- Pourquoi mort ? Il va, il vient, il disparaît parfois pendant plusieurs jour, et puis un matin, le voilà de retour.
Elle le reposa sur le sol et fit face au garçon.
- Et toi, qui es-tu ?
- C’est moi qui vous ai ramené votre portefeuille l’autre jour, vous vous souvenez ?
- Toi aussi tu veux racheter mon appartement ?
- Non… non, pas du tout… Je… je vous ai apporté des fleurs.
- Si c’est pour m’amadouer, ce n’est pas la peine. Je ne partirai pas d’ici. Vous ne m’aurez pas. Je tiendrai bon, jusqu’au bout. Comment t’appelles-tu ?
- Hippolyte, madame.
- Eh bien, entre, Hippolyte ! Je me disais justement que c’était l’heure du thé.

Le garçon pénétra dans l’appartement avec l’impression qu’une main le poussait dans le dos. Pourquoi était-il venu, avec des fleurs, si c’était pour rester sur le palier ? Madame Delange avait déposé le chat dans sa corbeille, et une odeur âcre imbibait l’appartement. En temps normal, jamais Hip n’aurait pu regarder cette bête raidie et mangée par les vers. Mais ici, chez Marguerite, il se passait quelque chose d’étrange. Le garçon ne savait plus très bien où il se trouvait. Ses repères étaient complètement chamboulés. Mais il se sentait bien.

Encadré sur le buffet, le mari de Mme Delange l’observait d’un air sombre. Hip éprouva à nouveau cette impression de déjà vu. Passé un certain âge, les hommes en costume cravate devaient tous avoir cet air constipé sur les photos.
- J’ai même été à la police, reprit la vieille femme, en ouvrant une boite de gâteaux. C’est tout juste s’ils ont écouté mon histoire.
- Quelle histoire ? demanda Hip.
- Les promoteurs immobiliers, ImmoVip ! Ils veulent que je parte, mais moi, je ne veux pas partir. Au début, ils étaient gentils, mais maintenant, ils essaient d’accélérer la procédure. Seulement, je ne peux pas bouger d’ici : imagine que mon fils décide de revenir ? Il trouverait porte close !
Hip trouva que c’était une excellente raison de ne pas bouger d’ici. Mais allait-elle pouvoir tenir encore longtemps toute seule ? Il n’osa pas la contrarier en abordant le sujet et piocha dans la boite de gâteaux.
- Et tes parents, qu’est-ce qu’ils font ? interrogea la vieille femme.
Hip expliqua qu’ils étaient chanteurs lyriques et qu’ils vivaient comme des nomades, au gré des productions d’opéra à travers le monde. C’est pour cette raison qu’il changeait souvent d’école, et qu’en ce moment, il se trouvait à Lille, pour Tosca de Puccini.
- Je n’ai jamais été à l’opéra, dit Marguerite.
- Si vous voulez, je peux vous avoir une invitation.
- Vraiment ?
- Oui ! Nous pourrions y aller ensemble, tous les deux ?
Marguerite regarda la vieille horloge. Elle marquait 17 heures.
- Je vais me coucher avant la nuit, dit-elle. Dès qu’il fait noir, je ne peux plus fermer l’œil.
Hip la regarda trottiner vers la chambre. Elle avait pris un parapluie et son sac à mains, comme si elle allait se promener. Elle était vraiment drôle, madame Delange. Elle était comme une petite fille par moments. Elle avait oublié de fermer un robinet et de l’eau coulait sous la porte de la salle de bains. Hip stoppa illico le désastre. Une vraie piscine ! Il épongea du mieux qu’il put et rejoignit la vieille femme. Mais celle-ci, en chemise de nuit, était allongée sur le lit avec le parapluie ouvert, comme pour se protéger d’un éventuel coup de soleil en cette fin de journée brumeuse. Le garçon n’osa pas la réveiller. Mais il resta un moment, non pour l’observer, mais pour l’écouter. Parce qu’elle avait une façon très particulière de ronfler. Elle gonflait très lentement les poumons, puis lorsqu’elle expulsait enfin l’air, cela produisait un sifflement rappelant la douceur séraphique de la scie musicale ou de la flûte indienne.

***

Son père le regarda, puis déclara :
- Toi, mon garçon, tu es amoureux !
- Pfft, n’importe quoi.
Hip venait de demander une invitation supplémentaire à ses parents, en précisant que c’était pour « une amie ». Et il avait rougi parce qu’à la place de Mme Delange, l’image de Sophia s’était imposée à son esprit. Une bouffée de chaleur lui avait alors transformé le visage en brasier.
- Si si, reprit son père, tu es amoureux. CA SE VOIT !
- Mais papa, elle a quatre-vingt-dix ans !
- Quatre-vingt combien ? s’étouffa Nicolas.
- Dix. Et elle a même de la moustache.
- Hippolyte, demanda Delphine, qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
Le garçon réalisa qu’il avait omis de raconter l’essentiel, à savoir l’instant où tout avait débuté, alors qu’il se promenait dans le quartier de la Poste. Le portefeuille abandonné, sa rencontre avec Mme Delange. Il n’oublia pas la douloureuse histoire de Marguerite, depuis la disparition de son fils jusqu’à ses démêlés avec un promoteur immobilier, en passant par l’odeur de pourriture dans la cage d’escaliers, sans raconter toutefois que la vieille femme gardait son chat crevé chez elle. Mais ce qu’il avait raconté suffisait : sa mère se tourna vers son mari, l’air coupable.
- Nicolas, tu te rends compte ? Notre fils court les rues tout seul, comme un délinquant, à la merci de n’importe qui ! Je suis une mauvaise mère ! J’ai tout faux ! Tout faux !!!
Elle était excellente tragédienne, à la ville comme à la scène, et Hip surprit le sourire en coin de son père. Mais dans ces moments, encore moins que dans les autres, Delphine ne supportait pas l’ironie.
- Enfin, Nicolas, tu trouves ça normal que ton fils de douze ans fréquente des femmes de… quatre-vingt-dix ans ?! Dans un immeuble insalubre ! Mais où allons-nous ? Je vais arrêter de chanter ! Nous aurons une vie normale ! Et notre fils aura des activités normales !
- D’accord, chérie, répondit Nicolas, conciliant. Mais dis-moi, à part la musique, qu’est-ce que nous savons faire ?
- Je donnerai des cours de chant à la maison.
- Et les concerts, tu les feras où ? Dans la salle de bains ? Et la scène ? La scène ? Elle sera où ? Dans le salon ?
Delphine tourna la tête, vaincue. Hip revint à la charge.
- Alors, demanda-t-il, vous êtes d’accord pour l’inviter, Mme Delange ? Je lui ai promis !
- Evidemment, répondit Delphine. Et nous la ferons reconduire chez elle par un taxi. Content ?
Le garçon se lova contre sa mère. Une fois qu’elle avait fait sa petite crise, ça allait bien, elle était très douce. Il fallait la prendre comme elle était. Elle prépara le dîner comme pour une fête, même si c’était du surgelé ce soir, parce qu’elle n’avait pas eu le temps de faire les courses, et que d’habitude Delphine ne jurait que par la nourriture bio du marché. Mais ce soir, la Moussaka sous vide mais présentée dans un vrai plat justifiait les bougies sur la table et le « bang ! » du bouchon de champagne.
- Papa ? demanda Hip, après avoir trempé ses lèvres dans une coupe, si j’étais surpris en train de voler dans un magasin, est-ce que tu me jetterais à la rue ?
- Pourquoi, tu t’es fait prendre ?
- Non, c’était juste pour savoir.
- Mon fils, un voleur ? rugit Delphine. Plutôt mourir ! Hippolyte, je sens que tu nous caches quelque chose ! Si tu as volé, je veux le savoir tout de suite !
- Mais non, répondit le garçon, c’est le mari de Mme Delange qui a mis son fils dehors parce qu’il avait volé. Et madame Delange n’a plus jamais revu son fils.
- Je trouve ça bizarre comme histoire, remarqua Nicolas. Pourquoi ce fils n’est-il jamais revenu ? Admettons qu’il ait été fortement en colère contre son père. Bon, il part une semaine, un mois… mais il revient ! Pour moi, il doit y avoir autre chose dans cette affaire, un détail important qu’elle a omis de te raconter.
- Je suis tout à fait de l’avis de ton père, Hippolyte. On ne part pas comme ça de chez soi du jour au lendemain. S’il ne voulait plus parler à son père, pourquoi n’a-t-il jamais repris contact avec sa mère ? A mon avis, il s’est passé quelque chose d’autre.
- Quoi donc ? demanda Hip.
- Je ne sais pas, dit Delphine.
Nicolas leva son verre.
- Aux sombres histoires de famille !
- Quand vous la rencontrerez à l’opéra, vous pourrez peut-être lui en parler. Je crois qu’elle a besoin d’aide.
- Nous verrons, répondit Delphine. Si elle a envie d’en parler, nous l’écouterons.
- Vous verrez que c’est vrai tout ce que je vous ai raconté !
- Nous n’en avons jamais douté, répliqua Nicolas.








SEPT

Depuis que Sophia lui avait apporté le roman de Primrose, ils ne s’étaient plus parlé. Ce bouquin avait tout gâché. Il était resté dans le fond du sac, et le garçon n’avait pas songé à le lire. Il n’était pas long pourtant, une centaine de pages, la soirée suffirait. Hip le prit entre les mains en essayant d’oublier que c’était celui de Sophia. La prof avait organisé un contrôle pour le lendemain, probablement avec toute une liste de questions sur le texte. Il ouvrit le Miroir incassable.
Il s’agissait d’un recueil de nouvelles. Hip les dévora, trouvant une certaine jubilation dans la découverte de ces textes courts, bizarres, loufoques, remplis d’une joyeuse énergie qui contrastait avec la personnalité austère de l’auteur. Une nouvelle surtout, Le Radiateur, avait accroché son attention. Il s’agissait d’une histoire
d’amour entre une employée de banque et un radiateur électrique. Rejeté par la société, le couple était obligé de s’exiler sur une autre planète pour y consommer leur amour. Sur le coup, Hip avait trouvé cette novella désopilante. Il avait aimé cette relation improbable, love story pas comme les autres, et aussi la caricature d’une société stupide, assise sur les conventions. Il s’était même identifié à ce radiateur, ce dernier l’avait ému par son courage et sa grandeur de sentiments. Le garçon écrirait ce genre d’histoire probablement, si un jour il devenait écrivain. C’était simple et puissant.
Mais il se figea en découvrant les quelques mots griffonnés au feutre orange sur la dernière page : « Mon radiateur, c’est toi. »
Le garçon relut plusieurs fois le message. Etait-ce une déclaration de Sophia ? Il y avait des ronds au-dessus des i, comme des bulles. Il se répéta la phrase. Au-delà de ce qui ressemblait à un titre de chanson, il enregistra une chose : Sophia le comparait à un radiateur. Devait-il s’en réjouir ? Le garçon ne savait pas sur quel pied danser. C’était ambigu.
En tout cas, il comprenait mieux le comportement de Sophia maintenant. Elle lui avait passé ce livre discrètement et avait attendu une réaction de sa part. C’était pour cette raison qu’elle lui avait plusieurs fois demandé : Tu l’as lu ?
Mais Hip n’avait pas réagi. Au contraire, il s’était muré dans le silence. Vexée, la jeune fille avait alors décidé de ne plus le regarder, de ne plus lui adresser la parole. Cela se tenait parfaitement. La méga gaffe ! Hip se dit qu’il devait absolument réparer le quiproquo. Il devait lui répondre, d’une façon ou d’une autre. C’était simple, il irait lui parler demain. Il lui dirait : « J’ai beaucoup aimé le livre, surtout la nouvelle du radiateur, et puis, hum… » Sophia comprendrait. « Hum », c’était le code des amoureux.
Hip demeura rêveur, comme dans un bain de mousse. Il devait reconnaître qu’il était gâté par le sort. Sophia lui avait écrit un mot ! Cela paraissait anodin à première vue, mais c’était énorme ! Un message personnalisé, à la fois énigmatique et chargé de sens, qu’elle avait pris soin de rédiger en ne pensant qu’à lui. Combien de garçons auraient aimé se trouver dans sa position ? Primrose lui portait chance.
Primrose… sa photo apparaissait en quatrième de couverture. L’auteur fixait l’objectif avec un air de cocker abandonné sur une route de vacances. Hip repensa à sa visite dans la classe, à sa silhouette dégingandée, peinte en noir. Il se souvenait de sa voix douce, hésitante. C’était étrange, malgré son air triste, il écrivait des choses rigolotes, des choses carrément frapadingues. La prof leur avait dit, ne jugez jamais un auteur avant de l’avoir lu.
Cette photo le troublait. Plus il la regardait, plus elle lui faisait penser à quelqu’un… à un visage récemment croisé.
Au bout d’un moment, le garçon trouva. Primrose ressemblait au mari de madame Delange dont le portrait trônait sur le buffet. Hip avait l’impression de voir le même bonhomme. Mêmes yeux enfoncés, lèvres minces, front dégarni, cravaté jusqu’à s’étrangler. Un physique banal, un air de monsieur tout le monde. L’idéal aurait été de comparer les deux clichés, côte à côte, pour confirmer cette ressemblance. Attention, Hip le savait, il avait tendance à voir des sosies partout. Il était fasciné par les clones. Comment des gens, issus de milieux différents, pouvaient-ils à ce point se ressembler ? Lui-même devait posséder le sien quelque part dans le monde. Un Hippolyte chauve, comme lui, croisé avec un radiateur. C’était affreux !

***

Une fois au lit, Hip alluma son portable et replongea dans son texte comme dans une eau tiède, pressé de retrouver Sophia à mi-chemin entre rêve et fiction. Mais il se souvint que Scorpion était venu arrêter le peintre Hippolyte et que toute communication avec Sophia était devenue impossible. L’histoire prenait un nouveau virage. Sophia était face à Scorpion. Désormais, c’était elle l’héroïne.
Le garçon imagina aussitôt un deuxième acte à son histoire. Le film se déroulait en accéléré dans sa tête. Pour le sauver, Sophia était prête à tout. Elle était même capable de tuer.
« Le peintre Hippolyte est enfermé dans l’attente de son exécution. Sophia intervient pour sauver son amant et Scorpion lui propose un marché : contre la liberté du peintre il veut la main de la jeune femme. La mort dans l’âme, Sophia accepte mais exige en retour l’annonce officielle de la libération du peintre Hippolyte. Après avoir donné l’ordre de libérer le prisonnier, Scorpion tente d’embrasser Sophia, mais celle-ci le poignarde. »
Hip relut son résumé avec émotion. Il visualisait clairement Sophia, un couteau dans la main, avec Scorpion étendu à ses pieds, baignant dans son sang.
Une musique emplit la tête du garçon, un pupitre de violons dans l’aigu, pareils à des oiseaux dissonants. Une scène totalement gore, insoutenable, ponctuée d’une succession de gros plans. Puis enfin, ce fut le visage de Sophia qui s’imposa dans une lumière décroissante, pareil à un spectre se perdant dans le vide de la nuit.
Hip se demanda s’il n’était pas devenu une machine à fabriquer des cauchemars. Ses émotions tourbillonnaient et il remarqua qu’il tremblait. « Je regarde trop de films d’horreur, se dit-il, j’ai le cerveau complètement pollué. Mais j’ai aimé cette scène où Sophia poignarde Scorpion. »

Il avait hâte d’être en mesure d’écrire réellement cette histoire, de la faire vibrer aussi intensément que dans son esprit, tout en se demandant si cela était simplement possible. Il ne voyait pas encore quel mot il pourrait accrocher à un autre pour recréer ce souffle de violence. Car après tout, c’était cela l’écriture romanesque : transposition d’une émotion, recréation du réel, dans les limites d’une immense illusion.
Mais, faute d’être capable de la retranscrire pour l’instant, il était heureux de la porter en lui et d’en faire la matière de ses nuits et réflexions. Cela ressemblait au monde musical qui l’accompagnait sans cesse. Cette fois, en guise d’harmonie, une simple mélodie de sentiments rayonnait dans tout son être. Son père avait raison, il devait être amoureux. Ses émotions se démultipliaient et l’engloutissaient.

***

Hip assista à la Générale de Tosca car il avait besoin d’entendre encore cet opéra de Puccini. La matière musicale était infiniment romantique et n’avait de cesse de décrire les tourments de l’âme. Elle les brossait comme l’aurait fait un peintre, cherchant dans le reflet des couleurs la restitution d’une passion ardente.
Le souvenir remontait à sa petite enfance. Sur un fauteuil semi moelleux du parterre, il s’endormait au premier acte, se réveillait à l’entracte, puis repiquait au second acte. La musique, et les vocalises de ses parents sur scène, créaient une gangue rassurante.
Aujourd’hui, il ne dormait plus. Il était capable de suivre un opéra du début à la fin. Parfois son esprit décrochait, ses pensées bifurquaient vers un monde intime. Peut-être était-ce pareil pour tous ces gens qui assistaient à la représentation. Ecoutaient-ils vraiment la musique, suivaient-ils le déroulement de l’action, ou bien pensaient-ils à autre chose ?
Hip découvrait Sophia sur scène. Sophia avec les traits de sa mère. Sophia sous le maquillage de scène. C’était elle, l’héroïne. L’opéra en devenait plus palpitant, totalement composé pour lui, en miroir de ses émotions. Hip était suspendu à chacun de ses mots, de ses phrases. La musique battait comme un cœur. Elle apportait des tas de couleurs. Elle éclairait les personnages, les précédait dans leur action, entourait Sophia d’un halo de souffrance.
Hip tenta de contenir son émotion mais en vain. A la fin du troisième acte, ses yeux étaient baignés de larmes, des sanglots lui martyrisaient la gorge.
Il détesta ce moment où la salle se ralluma. Et lorsque les artistes vinrent saluer le public, (un public d’invités pour la Générale) le garçon eut l’impression d’être réveillé dans un profond sommeil. La musique s’était tue, les applaudissements grondaient, et il ne restait rien du drame qui s’était déroulé sur scène. Il ne restait rien de Sophia non plus. L’ovation était destinée à sa mère, Tosca.

samedi 14 mars 2009

La vie de chantier continue.

3/

Hip était sorti comblé de son cours de Français. Enfin, on demandait aux élèves d’accomplir un vrai travail de création.
- Ecrivez un texte de fiction dans lequel vous incarnerez le personnage principal ou secondaire. Mais attention, ne me faites pas le remake de Superman ou de Ma sorcière bien aimée. Inspirez-vous peut-être de choses vécues, ou inventez des situations. Comme vous le savez, Primrose, l’écrivain dont vous avez lu le livre au premier trimestre, viendra dans notre classe la semaine prochaine pour dialoguer avec vous.


Après les cours, Hip se rendit à la librairie du Furet du Nord, dont l’entrée donnait sur la Grand Place. Le prof lui avait conseillé de lire le livre de Primrose. Mais Le miroir incassable n’était plus disponible en rayon, ni en grand format, ni en édition de poche. La libraire lui demanda s’il désirait commander l’ouvrage mais le garçon lui expliqua qu’il en avait besoin maintenant.
- Primrose doit venir dans notre classe, dit-il.
- Tu es au collège Anatole France ?
- Oui, répondit-il. En cinquième B.
- Alors tu dois t’appeler Hippolyte.
- Oui…
- Et tu dois aussi connaître ma fille, Sophia.
- Oui…
- Elle a lu le livre au premier trimestre, on peut te le prêter, si tu veux. Tu n’as qu’à passer le prendre à la maison.
La libraire lui nota l’adresse sur un post’it. Lorsqu’il sortit, Hip était cramoisi comme un piment. L’enfer du rouge !
A ce sujet, il aimerait consulter un médecin pour lui parler de cette sensation de visage brûlant qui l’handicapait. Dans ces moments, il a envie d’enfouir sa tête sous terre. Il existe forcément un traitement pour ce genre de trouble.

Il tourna en rond dans la ville. Non, il ne se voyait pas sonner chez Sophia pour lui réclamer le bouquin. La veille, elle l’avait snobé devant l’hôtel. Hip l’avait invitée mais elle avait continué son chemin. Il n’avait pas aimé son attitude. Je n’aurai qu’à dire que j’ai perdu le post’it avec l’adresse, songea-t-il, au cas où on lui demanderait des explications. En même temps, cette histoire n’avait aucune importance. La mère de Sophia lui avait proposé cette solution par gentillesse, c’était tout, ce n’était pas une affaire d’état. Si elle avait deviné son prénom à la librairie, c’est que Sophia avait dû lui parler de lui, de ce nouvel arrivant dans la classe, venu de nulle part, un chauve étrange, moche comme un alien. Hip connaissait ce genre de réaction épidermique à son alopécie précoce. Certaines personnes ont peur de tout ce qui touche de près ou de loin à la maladie. D’ailleurs, le prof l’avait regardé bizarrement le premier jour.
Il se débrouillerait seul pour trouver le livre. Les librairies ne manquaient pas ici. Il entra chez plusieurs bouquinistes. Ils possédaient quelques livres de Primrose, mais pas le miroir incassable. Quelqu’un lui donna l’idée d’aller dans une bibliothèque, mais dix-huit heures venaient de sonner, et le garçon trouva porte close.
Il avait tourné mille et une fois dans le secteur et commençait à se familiariser avec les rues et quartier jouxtant le centre.
A un moment, rompu, il s’assit sur les marches de la poste centrale et sortit de sa poche un chausson aux pommes ratatiné.
C’est ici, depuis sa place, observant le ballet des pigeons, que son regard heurta le portefeuille anthracite, collé au macadam comme une moule. Quelqu’un venait sans doute de le perdre et le garçon regarda autour de lui avant de s’en emparer. Son geste avait été rapide. Il s’était penché tout en marchant pour le ramasser. Que faire maintenant ? La personne l’avait surement laissé tomber au sortir de la poste, et le mieux était probablement d’aller le restituer à un guichet. Dans le grand hall, une queue piétinait. En essayant de se frayer un passage pour atteindre un guichet, Hip déclencha une émeute. Penaud, il gagna la sortie, en se disant qu’il reviendrait le lendemain matin, lorsqu’il y a moins de monde.
Pour l’heure, il devait rejoindre ses parents à l’opéra.

***

Le théâtre était fermé au public, mais une fois à l’intérieur, en passant par l’entrée des artistes, derrière le bâtiment, la ruche fonctionnait à plein régime. L’orchestre jouait, les éclairagistes s’affairaient dans les cintres, le metteur en scène expliquait au chœur comment bouger sur scène. Une équipe de télévision essayait le plus discrètement possible de capter quelques moments de la répétition.

Le garçon se repéra parfaitement dans les coulisses. Les théâtres à l’Italienne étaient souvent construits à l’identique. Depuis le fond de scène, on pouvait accéder à la salle par deux issues, l’une côté jardin, et l’autre côté cour.
Au parterre, les rangs de fauteuils vides évoquaient une armée de velours au repos. Pour la place, Hip n’avait que l’embarras du choix. Il choisit un siège au premier balcon qui offrait une vue plongeante sur le plateau et la fosse d’orchestre.
Ses parents chantaient ce fameux duo du deuxième acte, entre Tosca et Scarpia. Le garçon les écouta un moment. La musique les transcendait. Ce n’était pas exactement sa mère ni son père qu’il avait en face de lui, mais des personnages ambigus, doubles, évoluant à la frontière de la fiction et du réel. Leur voix exprimait leur nature profonde, par le timbre et l’intensité, tout en se mettant au service d’une musique et d’une histoire. Chaque fois, selon l’œuvre, père et mère devenaient des statues mouvantes.
Mais le chef arrêta plusieurs fois la scène, parce que l’orchestre pressait le tempo tandis que le chœur ralentissait, à cause d’une clarinette trop timide, des basses trop lourdes, des alti en retard d’une croche, ou des violons approximatifs dans l’aigu…

L’esprit de Hip était ailleurs. Tout en faisant mine d’écouter, il fouillait subtilement dans le portefeuille. Ses doigts venaient de palper une liasse de billets. Dix Billets de 100 euros. Cela faisait 1000 euros ! Il continua son inspection à la lumière de sa veilleuse de portable et déchiffra le contenu des papiers d’identité : Marguerite Delange, née le 8 octobre 1920 à Nice, habitant 3 rue du Four... Hip fit rapidement le calcul : Marguerite Delange avait quatre-vingt dix ans. Du dinosaure, plus âgée que sa mère et son père réunis !
Il y avait aussi des photos, des tickets de bus, une ordonnance médicale, des timbres, une carte de fidélité à un salon de coiffure.





4/
Delphine, sa mère, était dans tous ses états à cause d’une robe trop serrée qui l’empêchait de respirer. - - C’est un opéra, pas un défilé de mode ! J’ai besoin de mes poumons pour chanter. Il est hors de question que je continue dans cet habit taillé trois tailles en dessous !
Nicolas l’avait calmée en lui disant que la chose serait arrangée dès le lendemain. Le meilleur costumier n’était pas infaillible. Elle bouda et se coucha à neuf heures avec un roman. Nicolas s’installa devant un match de foot à la télé avec sa partition sur les genoux, et Hip l’observa en train d’étudier son rôle tout en suivant la rencontre sportive. Ses parents n’avaient pas la même façon de gérer le stress de la scène. L’une se réfugiait dans le sommeil, l’autre préférait la compagnie d’un match. Mais tous deux poursuivaient un même but : être prêts le jour J, comme des sportifs. La voix était un terrain fragile. Le larynx un organe parfois capricieux. Et les chanteurs devaient apprendre à maitriser leur émotion dont l’intensité pouvait influer sur la qualité du timbre vocal. Pas de courant d’air, pas d’humidité excessive, pas trop de sécheresse non plus, avec en sus une alerte rouge concernant l’air climatisé, responsable d’un tas de maux dans le système respiratoire.
Hip avait appris à vivre au milieu de ces tourments d’émotions et il se demandait parfois comment cela se passait chez les autres, dans les familles normales, sédentaires, réglées comme du papier à musique.
Compte tenu de la bougeotte inhérente au métier de ses parents, Hip possédait un statut d’itinérant, comme les enfants de mariniers. Il pouvait intégrer ou quitter des établissements scolaires en cours d’année, selon l’endroit où ses parents devaient s’installer pour préparer un nouvel opéra. Le garçon avait déjà vécu dans plusieurs capitales européennes, au Canada, aux Etats-Unis, en Australie, et même en Amérique du Sud. Chaque fois, il incorporait une école française, continuant bon an mal an ses études, pendant que Delphine et Nicolas, engagés par le théâtre, replongeaient dans de nouveaux rôles, de Haendel à Brecht, en passant par Mozart, Bizet ou Verdi.

***

Il avait trouvé le livre de Primrose posé sur sa chaise. Sur la page de garde, au feutre orange, était inscrit « Sophia Berthier, 5ème B ». Hip se retourna pour la remercier mais la jeune fille discutait avec sa voisine pendant que le prof rendait des copies. Le garçon eut l’impression qu’elle évitait de croiser son regard. Il aurait préféré qu’elle lui donne directement le bouquin au lieu de le déposer là, sur son siège. Mais il comprenait parfaitement. Il avait l’habitude. Sophia avait honte, c’est tout, honte de lui adresser la parole devant les autres. L’autre jour, sur la Grand Place, elle n’avait pas eu le choix, seul un élan de politesse l’avait poussée à lui parler, à lui demandait où il habitait. Aujourd’hui, c’était une impulsion de pitié qui avait encouragé son geste, sans compter que sa mère avait dû insister pour qu’elle n’oublie pas de lui ramener le recueil de nouvelles de Primrose. Hip imaginait les mots de la libraire : « Ce pauvre garçon me fait pitié avec son bonnet tricoté sur la tête. »

***

Primrose arriva avec des lunettes rondes et un manteau noir. D’ailleurs, tout était noir chez lui : la pantalon, la chemise, les chaussettes, même la petite bague autour de son auriculaire. Il prit place sur une chaise posée à son intention sur l’estrade, et se présenta d’une voix douce et éraillée. Ses mots étaient simples, souvent familiers. Il n’avait rien d’un prof. Lui-même expliqua qu’il n’aimait pas l’école, et que ce matin, en franchissant la grille du collège, il avait éprouvé une certaine angoisse. Tout le monde se mit à rire et la prof frappa dans ses mains pour rétablir le silence. Les questions préparées fusèrent : sur son travail d’écrivain, ses sources d’inspiration, sa vie…
Quelqu’un dans la classe, qui avait effectué des recherches à son sujet sur internet, lui demanda pourquoi il avait choisi un pseudonyme. Quel intérêt de se cacher derrière un nom d’emprunt ?
L’auteur n’essaya pas d’esquiver la question et répondit avec une simplicité toute désarmante qu’il avait dès son premier livre choisi Primrose comme nom de plume, seulement parce que cela l’avait séduit d’avoir le droit de changer d’identité en écrivant. Racontait-il la vérité ? Quel crédit pouvait-on accorder à quelqu’un qui n’existait pas réellement, seulement sous un nom qui n’était pas le sien. Primrose raconta qu’il avait beaucoup voyagé et tâté de divers petits boulots avant de se consacrer à la littérature, mais dès que les questions devenaient trop intimes, il s’en tirait par une pirouette.
Hip eut envie de lire son livre. Ce n’était pas la première fois qu’il rencontrait un auteur, ses parents connaissaient des écrivains, mais Primrose, derrière son apparente simplicité, dégageait quelque chose de mystérieux. Ce type écrivait-il des choses sombres, aussi tristes que ses vêtements et son sourire de chien battu ? En fait, durant cette rencontre, l’auteur n’avait rien dit de lui. Il s’était exprimé sur son travail d’écrivain et sur rien d’autre. Sa vie privée était restée dans l’ombre. Primrose était-il un agent double, doté d’une personnalité obscure ? Avait-il quelque chose à se reprocher ? La classe était enthousiaste cependant, la prof aussi. Hip se reprocha de voir le mal partout. C’était peut-être parce que lui-même ne se sentait pas très bien dans ses baskets.
En sortant de cours, une voix résonna dans son dos :
- Tu vas le lire ?
Il n’y avait aucune animosité dans la question de Sophia. Au contraire, elle le regardait comme s’il avait les deux jambes dans le plâtre. Mais le garçon, surpris, esquiva le dialogue en haussant les épaules. Il avait pourtant envie de lui dire qu’il n’avait pas apprécié cette façon de glisser discrètement le bouquin sur sa chaise, qu’il n’était pas un pestiféré, il l’avait précisé le premier jour, sa calvitie n’était pas contagieuse. Il trouvait que Sophia avait l’air d’une infirmière, de sa pitié il n’en voulait pas. Non, il avait passé l’âge de jouer au poupon cassé avec les filles.

Hip nourrissait le projet de suivre des cours par correspondance, via le net. Ses parents n’étaient pas contre. Une question cependant : était-il prêt à passer ses journées seul, alors qu’au collège, il pouvait se faire des amis. La réponse avait été oui. De toute façon, il avait toujours eu un mal fou à nourrir les amitiés. Il ne savait pas si cela venait de lui ou des autres. Il passait probablement trop de temps à composer de la musique dans sa tête de martien.

***

Hip écoutait le bruit de ses propres pas sur l’asphalte. Il n’y avait que lui dans la rue somnolente, au-delà de la gare, quartier des entrepôts laissés en friche.
L’immeuble en briques tenait encore debout. Certaines fenêtres étaient murées et il ne restait plus qu’une boite à lettres avec un nom accolé. Marguerite Delange. Hip hésita. Il pouvait glisser le portefeuille dans la fente puis s’en aller. La vieille dame aurait la surprise de retrouver ses papiers et son argent. Mais le garçon remarqua que la serrure de la boite était cassée. N’importe qui pourrait l’ouvrir et se servir. Sur l’étiquette jaunie était indiqué : 6ème étage. Hip fut partagé entre grimper les marches ou prendre l’ascenseur. C’était un vieux modèle en bois, avec des barreaux coulissants. Une vraie pièce de musée, la même que dans les films noir et blanc. La cabine tanguait, pareille à une barque. Elle s’éleva dans une musique de grincements, façon train fantôme. Une fois au sixième, le rideau métallique menaça de ne pas s’ouvrir et le garçon eut la peur de sa vie. L’espace d’un court instant, il visualisa le scénario catastrophe, la nuit passée dans la cabine avec le vide sous les pieds… Mais il fallait seulement un certain temps pour que le système de déverrouillage soit actif. Hip poussa un soupir de soulagement lorsqu’enfin il put s’extraire de la cage. Je descendrai à pieds, songea-t-il.

Le sol du palier était maculé de fiente et de plumes d’oiseaux. Le vasistas était ouvert à hauteur du toit de l’immeuble voisin. C’était un très vieux bâtiment laissé dans son état d’origine. Tout, depuis les murs décrépis jusqu’à l’ampoule grillée du plafonnier, respirait l’abandon. Dans un coin, Hip aperçut un chat crevé. Bienvenue au manoir hanté ! Il faillit redescendre lorsqu’une porte s’ouvrit sur le palier. Une petite femme ridée apparut.
- J’ai entendu du bruit, dit-elle. Je pensais que c’était le jeune homme… pour mon appartement. Vous le connaissez ? Vous êtes un ami ?
Comme toute réponse, Hip lui tendit le portefeuille.
- C’est bien à vous ? Je l’ai trouvé dans la rue…
Elle examina la pochette en cuir comme si elle peinait à le reconnaître.
- Je pensais qu’on me l’avait volé. Je m’étais dis, tiens, c’est comme ça, un signe du destin. On me vole mes papiers, mon appartement, je n’existe plus.
Elle s’approcha de Hip pour le regarder de très près.
- Tu n’es pas vieux, toi. Viens, je dois avoir des biscuits.
Le garçon pénétra dans un appartement qui sentait le renfermé, ou le pipi de chat.
- J’allais faire du thé, tu en veux ?
Il avait horreur de ça mais n’osa pas refuser. Madame Delange déposa une casserole sur la cuisinière et alluma le gaz. Le garçon fronça les sourcils. Il lui semblait qu’elle avait oublié d’ajouter de l’eau. Hip coupa aussitôt la flamme. La vieille ne s’était rendu compte de rien. Assise, elle avait étalé le contenu du portefeuille sur la table.
- J’espère qu’il ne manque rien, dit Hip. Il y avait 1000 euros...
- Oui, je retire tout en début de mois. Comment t’appelles-tu ?
- Hippolyte.
Elle posa le doigt sur une photo dentelée.
- C’est mon fils... c’est la seule photo qui me reste de lui. Il avait 18 ans. Cela va faire trente ans que je ne l’ai pas vu.
- Pourquoi ? demanda Hip.
La vieille femme ferma les yeux.
- Un jour, il a été surpris en train de voler dans la caisse de la librairie où il travaillait pour se faire un peu d’argent de poche, pendant ses études. Il nous a juré qu’il comptait le rendre le lendemain. Mais mon mari, qui était un père très sévère, l’a mis aussitôt à la porte.
Marguerite Delange prit la casserole vide et fit mine de verser de l’eau dans la théière. Visiblement, elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle faisait.
- Ca a été terrible pour moi, reprit-elle. Je n’ai rien pu faire. Tout s’est passé très vite. Je m’en veux aujourd’hui. Je n’ai pas cherché à discuter avec lui, à comprendre pourquoi... Je n’ai fait que suivre les impulsions de mon mari. Du jour au lendemain nous nous sommes retrouvés sans enfant. Nous pensions toujours qu’il allait revenir. Puis le temps a passé. Un an, cinq ans, 10 ans, 20 ans... Mon mari est mort sans avoir revu son fils. Regardez, c’est lui sur l’autre photo. Ils se ressemblent, n’est-ce pas ?
Hip regarda attentivement le cliché. Il avait l’impression d’avoir déjà vu cette tête. Un visage banal, deux yeux, un nez, une bouche. Peut-être quelqu’un dans un train ou un avion, un réceptionniste d’hôtel. En tous cas, il ne pouvait pas avoir croisé l’homme de la photo, car le mari de la vieille femme était mort depuis trop longtemps. Elle reprit le cliché et le reposa précieusement sur le buffet. Puis elle plaça d’autorité un billet de cent euros dans la poche du garçon.
- Non merci, madame, répondit Hip en lui rendant l’argent. Je ne veux rien. Ca m’a fait plaisir de venir. Je suis content que vous ayez retrouvé vos papiers.
- Tes parents t’attendent ?
- Oui...
- Ils ont de la chance. Moi, je donnerais ma vie pour revoir mon fils. Ses habits sont toujours dans le placard. Je me dis qu’un jour il reviendra les prendre. Il est peut-être marié. Il a peut-être des enfants. Je ne sais rien de lui. Rien...
Hip se dirigea vers la porte. Madame Delange lui emboita le pas.
- C’est très rare de croiser quelqu’un d’honnête aujourd’hui. Mais toi, je le vois, tu n’es pas comme les jeunes d’aujourd’hui, n’est-ce pas ?
Hip acquiesça en rougissant. La vieille femme avait tout de suite vu qu’il n’était pas effectivement comme les autres : il était chauve, il portait un bonnet tricoté.
- Viens me voir de temps en temps, continua-t-elle. Je m’ennuie toute seule. Tu viendras ?
- Oui...
- Promis ?
- Oui, je vous le promets.
- Si jamais je ne suis pas là, tu me trouveras au Lavomatic au coin de la rue, d’accord ?
- D’accord.
- Merci encore pour les courses !
- Quelles courses ?
- Tu n’es pas le livreur de Monoprix ?
- Non, je suis venu vous rendre le portefeuille que vous aviez perdu.
- Ah oui, c’est vrai. Tu veux encore une tasse de thé ?
- Non merci !
Il descendit les escaliers calmement. Par endroits, certaines lattes de bois étaient manquantes, laissant entrevoir le vide dessous. Décidemment, cet immeuble avait besoin d’une sérieuse rénovation.

Au bout de la rue, Hip ne remarqua rien qui ressemblait de près ou de loin à un Lavomatic. A l’angle, se tenait une boutique fermée dont les vitres avaient été brisées, et en face, un bar-tabac était flanqué d’une banderole : « cessation d’activité ».

vendredi 13 mars 2009

En voiture Simone.

L’INVENTION DE LA VERITE



1/

Elle avait décidé que c’était son anniversaire. Quatre vingt-dix ans, cela faisait neuf carottes bio, aux mèches maculées de terre, plantées dans un cake aux fruits. Marguerite essaya en vain de les allumer et se brûla les doigts avec le briquet en surchauffe. Elle pesta contre le maraîcher. Au prix où étaient les bougies bio, elles ne s’allumaient même pas ! Voilà, la fête était ratée. C’était la faute de ces gens qui font pousser des carottes n’importe comment.
Marguerite se coupa une part de gâteau et le désagrégea lentement. Une bouchée après l’autre, arrosée d’une tisane. La radio ronronnait. Un pianiste italien jouait Chopin. Nocturne N°2, en Mib majeur.
Hier encore, elle avait trouvé un chat mort devant sa porte. Elle ne comprenait pas pourquoi on abandonnait des bêtes crevées sur son paillasson. Tous les jours elle recueillait un chat transformé en ange. Récemment, un jeune homme lui avait proposé de lui racheter son appartement. Marguerite lui avait offert une tasse de thé. Vendre son appartement ? Elle avait marqué un temps de réflexion et le garçon lui avait demandé de réfléchir.
Elle avait essayé de s’imaginer ailleurs, peut-être dans le sud. Mais elle ne connaissait personne dans le sud. Ici, à Lille, elle avait ses repères, son boucher, sa pharmacie. Et madame Jeanlain, veuve elle aussi, qui n’habitait pas loin, et qui avait besoin de quelqu’un parfois pour lui tenir compagnie.
Il était midi. L’heure de se coucher. S’arrêtant devant la photo d’un homme qui trônait sur le buffet, elle chuchota :
- Bonne nuit, mon petit.




2/

Hippolyte quitta son hôtel à 7h50, les yeux encore collés. Sa nuit avait été le théâtre de cauchemars. C’est le trac, diagnostiquaient ses parents, connaisseurs en la matière. Après avoir traversé la Grand Place et plongé dans la vieille ville, il distingua les grilles à festonnage plantées le long du canal.
Dans le brouillard matinal, les élèves s’animaient comme des silhouettes crayonnées. Hippolyte emboita le pas à un groupe qui franchissait le seuil de l’établissement. Le directeur, en faction devant le portail, vint le saluer en personne, et le garçon sentit qu’il devenait le point de mire des regards et des interrogations : Qui était-il et d’où venait-il, en ce retour des vacances de Pâques ?
La minute tant redoutée carillonna à 8h05, au moment de se dévêtir avant d’entrer en classe. Lorsque Hip souleva son bonnet tricoté, un silence gêné se densifia autour de lui.
Normal, en plus d’être nouveau, il était chauve. Son crâne brillait comme du marbre. Sans attendre, il expliqua, debout devant le tableau, qu’il avait perdu tous ses cheveux à la suite d’une maladie infantile, puis ajouta :
- Vous pouvez m’appeler le chauve, crâne d’œuf, déplumé, Barthez, ou Kojak, j’ai l’habitude. Mais je vous rassure, ce n’est pas contagieux.
La classe se fendit de rire mais la prof parut mal à l’aise. Hip remit son bonnet.
Voilà, c’était fait, c’était dit. A lui de s’intégrer, d’aller au devant des résistances, d’exister plus fortement que les autres, de s’imposer en douceur.
A la récréation, il mangea un pain au chocolat, seul au milieu de cette immense cour goudronnée ponctuée d’arbres en fleurs.

A seize heures, il quitta le collège en compagnie d’une jeune fille vêtue d’un ciré jaune, Sophia. A hauteur de la Grand Place, elle lui demanda :
- Tu habites où ? demanda-t-elle.
- Là-bas, répondit Hip, en désignant un hôtel 5 étoiles. Si tu veux, je te montre ma chambre.
Mais une fois devant le Palace, Sophia continua sa route.
- Salut.
- Salut.
Hip la regarda s’éloigner, puis il pénétra dans le hall et appela un ascenseur.

***

Il occupait la suite 515, comprenant une double, une single, salon, salle de bains, et cuisine équipée. Internet compris et Tv câblée.
Hip se jeta sur le lit en callant deux oreillers derrière sa nuque, et débuta une séance de zapping. Fin d’après-midi, l’heure creuse dans les programmes. Le garçon se contenta d’un documentaire animalier qui racontait l’évolution des reptiles à travers les siècles. Hip somnolait lorsque des voix, en provenance de la pièce voisine, le réveillèrent. Il était dix-huit heures.
Le garçon se leva et rejoignit ses parents dans le salon.
- Hippolyte, mon chéri ! s’écria Delphine. Comment s’est passée cette première journée au collège ?
- Comme d’hab, répondit sobrement le garçon.
- Des belles filles dans ta classe ? demanda Nicolas, son père.
- Et vous ? reprit le garçon, les répétitions se passent bien ?
- Nous avons le premier filage ce soir, soupira sa mère. Et nous sommes loin d’être au point.
- Tu es une Tosca formidable, ma chérie, la rassura Nicolas. Tout va très bien se passer !
Le père décocha un clin d’œil entendu à son fils. Delphine était une inquiète congénitale. Mais une fois sur scène, frappée par la grâce, elle sublimait tous ses rôles.
- Hippolyte, reprit-elle, au lieu de ricaner bêtement, sais-tu au moins qui est Tosca ?
Le garçon se crispa. Quand il était petit, sa mère lui racontait toujours l’histoire des opéras qu’elle chantait. C’était devenu une habitude que le garçon aurait bien souhaité suspendre.
- Viens, dit-elle en le prenant par la main, je vais te raconter Tosca.
Hip se laissa conduire dans sa chambre sans opposer de résistance. Quoiqu’il en dise, ce n’était pas si désagréable. Sa mère lui chantait certains des airs mezzo voce, en italien, puis reprenait le déroulement de l’action en français, comme le faisaient les sur-titrages aujourd’hui présents dans toutes les maisons d’opéra.